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Jane Jacobs: pourquoi l’héroïne de l’urbanisme est-elle si célèbre?

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Cet article est également disponible en: Anglais

Jane Jacobs serait-elle la Justin Bieber de l’urbanisme ? C’est ainsi que Jim Russell – journaliste au Pacific Standard – la décrit.

Jim Russell est une personne à part. Et pour moi c’est un compliment – vraiment. Son domaine de prédilection est la géographie urbaine. Il a commencé à attirer l’attention l’an passé avec une série d’articles qui explorent comment différentes villes et différents pays sont en train de « Mourir » : « Chicago se meurt », « l’Irlande se meurt », « Long Island se meurt », etc. Ainsi que vous pouvez vous l’imaginer, l’article le plus controversé de sa série « Mourir » [Dying] est « Israel se meurt », qui éveilla un torrent de commentaires furieux sur le site (malheureusement, ces commentaires ne sont plus accessibles car Pacific Standard a fermé sa section « commentaire » dans l’espoir d’encourager les lecteurs à communiquer via Twitter).

Il possède un style d’écriture bien à lui, qui consiste pour l’essentiel de fragments brefs proposant sa propre analyse (il adore lancer des propos d’une ligne percutants et absurdes tels que « J’ai rendez-vous avec la densité » et « Extinction des feux pour le territoire, la Californie rêve »), entremêlés de longues citations d’études universitaires, presque invariablement suivies de la mention « souligné par l’auteur » [emphasis added]. En réalité, il dit « souligné par l’auteur » si souvent que je n’avais presque pas remarqué que, dans un article récent sur Jane Jacobs, il citait un passage suivi de « souligné par l’auteur », alors même qu’il n’avait rien souligné (souligné par l’auteur).

Certaines âmes peu charitables tendent à considérer Russell comme une sorte de savant fou de l’urbanisme, une sorte d’équivalent de Dr Frankenstein créant des monstres faits de compte-rendus de recherche. Je préfère le décrire comme le Frank Zappa de l’urbanisme. Sa propension à aller et venir entre des concepts complexes, frôlant le trouble du déficit de l’attention, ainsi que son style outré me rappellent toujours la première fois que je suis tombé sur « Peaches en Regalia ». Et tout comme Zappa, sa capacité à bondir d’un sujet (ou style musical) à un autre est liée à son talent – sans oublier son flair, très vendeur, pour créer la controverse. Je ne peux pas m’empêcher de penser que si Zappa avait grandi en étudiant Le Corbusier au lieu d’Edgard Varese, il aurait fini comme Russell.

Tout ceci est fort bien, et je trouve en général le style étrange et outrancier de Russell fort divertissant tout en reconnaissant qu’il propose des observations précieuses dont il faut prendre note. Mais son récent article sur Jane Jacobs – certainement l’une des figures les plus célèbres de l’urbanisme – me pose problème.

Bien que sa critique de Jacobs est (comme à l’accoutumée) formulée de manière vague, il semble affirmer que ce que dit Jacobs n’a pas de sens, et qu’elle a été placée sur un piédestal par des experts crédules. En d’autres termes, elle n’a que peu de talent et est célèbre par sa célébrité même.

Il ne fait aucun doute que Jacobs est omniprésente dans le champ de l’urbanisme. Il y a même un jour Jane Jacobs, à propos duquel j’ai écrit l’an passé (peut-être Russell pense-t-il que je fais partie du problème). Mais je pense que sa célébrité est méritée – du moins davantage que le prétend Russell. Pour continuer avec les parallèles musicaux, Jane Jacobs est la John Lennon de l’urbanisme. C’est une superstar parmi les urbanistes, mais elle le mérite (toutes mes excuses aux fans de Bieber).

Examinons de plus près l’argument de Russell dans son article, intitulé de manière incendiaire « La Pseudoscience de Jane Jacobs et les Quartiers d’Innovation » (peut-être aurait-il préféré appeler son article « Jane Jacobs se meurt », mais cela aurait été impossible puisque Jacobs nous a déjà quitté en 2006). Après un paragraphe incendiant les admirateurs de Jane Jacobs, il traite son argument majeur – à savoir le design urbain peut encourager les interactions sociales – de pseudoscience.

Comme à son habitude, il inclut une longue série de citations « soulignées par l’auteur » pour appuyer ses dires, la première desquelles est favorable à Jane Jacobs. Le concept clé des articles cités est celui du « débordement de Jacobs » : l’idée que les rencontres informelles dans la rue contribuent à la créativité et la production des villes. Après de telles citations, Russell énumère rapidement une liste de raisons pour lesquelles ces citations, au fond, ne font que prouver que les admirateurs de Jane Jacobs sont des lèche-bottes:

Souligné par l’auteur [note de l’auteur : vous voyez ? Je n’invente rien]. J’affirme que les « débordements de Jacobs » relèvent de la pseudoscience. Vous voyez cette boîte noire entre « espaces publics piétons » et « la créativité et la productivité des villes » ? Nous ne savons même pas si ces deux choses sont liées. Et quand bien même elles le seraient, nous ne pouvons en déduire que ce lien est causal. A l’inverse, quelle que soit la question, les espaces publics sont la réponse. Au pays des sciences sociales, la créativité et la productivité des villes sont restées un mystère. Dans ces contrées incertaines, la pseudoscience de Jane Jacobs prolifère.

Il faut rappeler que les cibles premières des critiques de Russell sont ce que l’on appelle les « quartiers d’innovation » – soit des zones commerciales gouvernées par des plans directeurs et visant à susciter l’innovation en intensifiant les interactions entre travailleurs et habitants. Si Russell s’était concentré sur une définition spécifique de l’ « innovation » et avait tenté de prouver que ces quartiers ne remplissent pas leurs objectifs, il aurait peut-être tenu un argument de taille. De plus, je suis en partie d’accord avec sa critique. Russell considère les défenseurs des « quartiers d’innovation » comme des bonimenteurs, faisant appel à Jacobs comme à une figure messianique à même de légitimiser leurs actions. Et vous savez quoi ? Il a peut-être bien raison. Jacobs pensait que la qualité d’une ville réside dans sa capacité à faciliter et renforcer [empower] les contributions d’acteurs individuels. A mon sens, il est difficile, voire impossible, de reproduire cette caractéristique de manière centralisée.

We took Jane Jacobs seriously.

Vers la fin de son article, ses citations se transforment en critiques de Jane Jacobs elle-même – et bien sûr ce sont ces citations que nous devons croire. Le pivot de l’argumentation de Russell repose sur une étude de NYU qui proclame que, pour générer de l’innovation, il faut permettre aux gens de changer constamment d’emploi. Voici ce qu’il dit de cette étude:

Tous les débordements que Jacobs a observés sont le sous-produit de mobilités, et non d’une densité accrue et de rencontres dans l’espace public. La magie de la Silicon Valley suburbaine (ou rurale) réside dans la mobilité de la main-d’œuvre entre les entreprises. Un cluster ne crée des opportunités pour les débordements de savoirs que lorsque les talents peuvent migrer d’une entreprise à une autre au sein de la même aire géographique. Ainsi, des accords de non-compétition seraient un obstacle à l’innovation et ce, quelle que soit la qualité des espaces publics.

Soulignement dans l’original. Devons-nous croire cet argument qui veut qu’il n’y ait aucune valeur ajoutée aux zones de fortes densités, à l’accessibilité piétonnière, au renforcement des interactions? Devons-nous considérer l’ensemble du travail de Jacobs comme une « pseudoscience », démoli par les réprimandes répétées de l’universitaire pour qui « la corrélation n’est pas la même chose que la causalité »? Est-il vrai que la théorie du « changement d’emploi perpétuel » est la solution miracle pour les entreprises d’innovation, qu’elle repose sur une logique 100% scientifique, et identifie sans doute possible les causes premières de l’innovation?

En un seul mot : non. Mon premier problème avec ce type de raisonnement est lié à la manière dont Russell aborde la notion de « pseudoscience ». Nous savons tous que le mot « pseudoscience » a une connotation négative, et il affirme que « la pseudoscience mène à de mauvaises politiques ». Mais quels critères la théorie de l’urbanisme doit-elle remplir pour ne pas être considérée comme « pseudoscience » ? Ainsi que l’affirme un commentaire publié dans le New York Times, les théoriciens des sciences sociales (y compris de l’urbanisme) « pensent que leurs disciplines devraient être considérées sur un pied d’égalité avec les sciences dites dures, et devraient consciemment prendre celles-ci pour modèle ».

Il est facile de comprendre d’où vient ce souhait. Après tout, les succès rencontrés dans les domaines de la physique et de la chimie reposent tous sur un modèle de recherche rationnel propre aux sciences dures. Et sans doute, l’étude des phénomènes sociaux aurait à tout gagner d’une rigueur méthodologique accrue. Mais ainsi que le dit cet article, exemples à l’appui, « les modèles théoriques peuvent avoir de la valeur y compris s’ils ne passent pas l’épreuve du test empirique ».

Il se peut que nous ne parvenions jamais à définir clairement quelle serait une norme scientifique désirable pour les sciences sociales. Mais on peut néanmoins conclure de cet artice que rejeter tout bonnement les idées des théoriciens de la ville comme « pseudoscience » n’est nullement productif pour qui souhaite juger de leur validité. L’urbanisme ne sera jamais semblable à la physique newtonienne, et c’est tant mieux. Mais cela ne veut pas dire que nous ne devons pas définir une norme afin de juger de sa validité. L’article propose une piste en ce sens, utilisant l’analogie fort pertinente des cartes : « Tester une carte n’équivaut pas à vérifier des emplacements aléatoires, mais bien plutôt à examiner si les gens la trouvent utiles pour s’orienter ». Dans cette perspective, on peut dire que les idées de Jacobs sont plus utiles que les idées qu’elle cherche à réfuter.

Mais l’argumentation de Russell cache aussi des problèmes de fond. Il embroche Jacobs sur la base de ses carences scientifiques, mais oublie d’appliquer les mêmes standards « scientifiques » à sa théorie de prédilection sur la mobilité de la main-d’œuvre. S’agirait-il d’un biais de confirmation? Peut-être certains lecteurs de l’étude de NYU seront-ils convaincus (à l’instar de Russell) qu’ils ont découvert le F=MA de la théorie de l’innovation urbaine, et que les idées nées de la pensée de Jane Jacobs relèvent du charlatanisme. Mais j’ai lu cette étude et trouve l’idée difficile à avaler.

Soyons clairs : je ne doute pas que la mobilité professionnelle des travailleurs du secteur des technologies de l’information ait un effet positif sur l’innovation, ainsi que le propose l’étude (mais les entreprises feraient bien d’y réfléchir à deux fois avant d’adopter ce résultat sans le soumettre à examen, et demander à leur staff de changer d’entreprises tous les deux ans). Il se pourrait même que ce facteur soit plus déterminant à des fins d’innovation que les « débordements » préconisés par Jacobs. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de lien de cause à effet entre les idées de Jacobs et l’innovation. A ce stade, Russell peut bien affirmer que ce lien n’a pas été démontré, mais cela ne signifie pas qu’il ne doive être exploré davantage.

Mais extrapoler et qualifier les idées de Jane Jacobs de « pseudoscience » n’est pas seulement faux – c’est également blessant. Du temps de Jacobs, les villes étaient presque uniformément considérées comme fondamentalement mauvaises, à l’inverse des banlieues considérées comme bénéfiques. Elle mit en place le cadre idéologique permettant de dépasser une vision des villes comme des lieux sales et nauséabonds, à éviter à tout prix si on en a les moyens. Elle posa les bases d’une vision des villes comme contribuant positivement à notre société, et comme des lieux ne pouvant être recréés ni par l’étalement urbain, ni pas le modèle de tours qui gouvernait les plans de renouvellement urbain de l’époque. Bien que ses idées n’aient pas été aussitôt adoptées, elle a finalement permis aux gens de réaliser qu’un développement suburbain sans fin pouvait être destructeur, et de prendre conscience de la valeur des villes traditionnelles que les urbanistes de l’époque tentaient de détruire.

Pour juger de la validité des théories de Jane Jacobs, il suffit de tourner le regard vers la Silicon Valley, qui est aussi l’exemple final de Russell. Ainsi qu’on l’a vu dans l’actualité, chaque jour de luxueux bus Google ramènent des milliers d’employés des technologies et de l’innovation chez eux, à San Francisco. Et, bien qu’il ne faille pas oublier que « la corrélation n’est pas la même chose que la causalité », il est judicieux de remarquer qu’une grande partie des innovations développées dans la Bay Area ne prend pas place dans la Silicon Valley suburbaine (ou rurale, ainsi que Russell le proclame), mais bien à San Francisco même.

Cela ne veut pas dire que Jane Jacobs offre une solution instantanée aux villes cherchant à atteindre certains objectifs considérés comme désirables – comme devenir « des centres d’innovation ». Mais ses idées proposent de nombreuses pistes de réflexion pertinentes. Bien loin d’être une « pseudoscience », Jacobs a plus que mérité une place au panthéon de l’urbanisme. Si Russell passait moins de temps à dénoncer la « pseudoscience » et plus de temps à dire des choses sensées, il pourrait également s’y faire sa place. Dans tous les cas, il est en pole position si jamais les urbanistes décident de créer un prix « Souligné par l’auteur ».

Drew Reed est un producteur média web et activiste communautaire, qui se spécialise sur des questions de transport durable. Il vit à Buenos Aires.

Images via Ryan et Sam Beebe

Traduit de l’anglais par Elsa Burzynski