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La mort et la ville

burial

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Cela fait quelque temps que certains s’inquiètent du manque d’espace destiné à l’inhumation des défunts au Royaume-Uni, en particulier dans les grandes villes comme Londres. Au cœur de ce problème ? La croissance démographique, des cimetières ayant atteint ou proches de la saturation, la coutume qui veut que les tombes soient considérées comme « occupées » à perpétuité, et la pression exercée par les développeurs. Plusieurs solutions, allant du raisonnable et du pragmatique au plus surprenant et opportuniste, ont été mises en avant par divers acteurs.

L’autorité métropolitaine de Londres (Greater London Authority) est au courant de l’existence de ce problème depuis longtemps. Elle a commanditée une première étude sur la provision d’emplacements destinés à l’inhumation en 1997, puis une seconde en 2010. Le Groupe de Recherche sur les Cimetières (Cemeteries Research Group) de l’université de York était en charge de conduire ces évaluations, et fit une série de propositions. La tendance, dans plusieurs des arrondissements de Londres, est déjà à l’empilement des tombes afin d’utiliser l’espace disponible aussi efficacement que possible. Parmi les autres solutions proposées, on trouve la réutilisation des tombes existantes, la création de mausolées en surface (lesquels devraient également être réutilisés à intervalles réguliers), ou la promotion de la crémation. Mais le Royaume-Uni possède déjà l’un des taux de crémation les plus élevés du monde – il est donc peu plausible que cette dernière proposition ait un impact notable.

D’autres, cependant, y virent une vraie opportunité. Cemetary Invest affirme sur son blog que le prix des emplacements dans les cimetières a augmenté trois fois plus vite que les prix sur le marché immobilier général au cours des dix dernières années. Cemetary Invest s’est donc attelé à créer un cimetière tout neuf à Fanham Park dans le Surrey. Les emplacements sont en vente à partir de 3 900 livres sterling, et l’entreprise affirme qu’il est possible de réaliser « une croissance de 40% sur les seuls investissements britanniques, à la faveur d’une demande illimitée et garantie ». La vidéo de présentation sur leur site internet mérite d’être regardée en entier : le présentateur décrit les emplacements funéraires comme un « nouveau type de bien particulièrement enthousiasmant », ajoutant que « même pendant la pire récession, le prix de ces emplacements continue à augmenter sans montrer de signe de ralentissement ».

Ils ne sont pas les seuls à voir les choses de cette manière. En 2001, un couple du nord du Pays de Galles tentait désespérément de valoriser une parcelle de trois acres [une acre anglo-saxonne correspond à environ 4047 m²] adjacente à leur maison. Après plusieurs demandes de permis de construire toutes rejetées (qui prévoyaient divers projets du parc à caravanes à la ferme piscicole), ils décidèrent de construire un cimetière. Les services d’urbanisme se montrèrent d’abord incrédules, mais finirent par donner leur feu vert. Le couple est maintenant à la recherche de financements supplémentaires pour la construction des routes d’accès et parkings nécessaires ainsi que la plantation d’arbres.

Il était temps pour l’Institut de Crémation et de Gestion des Cimetières (Institute of Cremation and Cemetary Management) de se manifester pour inviter à la prudence. Dans le même article, le directeur de l’institut affirme que de telles « ruées vers l’or » ont déjà eu lieu par le passé, au milieu du 19ème siècle, et qu’elles n’ont pas eu les retombées économiques espérées. Le coût des emplacements paraît sans doute élevé, mais il reflète le coût de maintenance des cimetières. C’est pour cela que les cimetières sont souvent gérés par les municipalités ou par des organisations à but non lucratif.

Pour ceux dont le travail requiert déjà de gérer et d’entretenir des terrains, la création de cimetières pourrait bien être une option plus réaliste. Le journal Farmers’ Weekly propose un ensemble de conseils à ses lecteurs, s’inspirant en grande partie du travail du Centre pour la Mort Naturelle (Natural Death Centre). Il liste les conditions requises pour établir un cimetière, puis aborde la gestion subséquente du site. Préserver le site en tant que zone boisée est une option populaire, mais le site peut aussi être transformé en pâturage. Farmers’ Weekly juge également bon de rappeler que le champ ne devra alors plus être labouré.

Ce qui est surprenant, c’est qu’il existe peu de régulations concernant la création de nouveaux cimetières et espaces destinés à l’inhumation. La pollution des cours d’eau doit être évitée, il faut assurer des voies d’accès en adéquation avec le nombre de visiteurs prévus, et ces voies doivent être entretenues sur le long terme afin de permettre aux familles et amis des défunts de se rendre sur les tombes. Au-delà, peu d’exigences – y compris par rapport à la possibilité de changer l’usage d’un site donné – pour autant que le site ne dépasse pas certaines limites. Certaines autorités locales, comme l’East Cheshire, demandent qu’un « nombre limité » de membres de la famille et d’amis soit enterrés sur une parcelle appartenant à un individu donné. Elles ajoutent que tout individu souhaitant utiliser une parcelle à des fins d’inhumation doit demander l’autorisation du propriétaire foncier, s’il est autre que lui-même. Le ministère de l’environnement se montre davantage conservateur et place cette limite à deux personnes – mais cette mesure n’a jamais été testée au tribunal. Avant l’inhumation, un certificat doit être fourni pour le(s) défunt(s), et il est obligatoire d’enregistrer l’emplacement exact de la ou des tombe(s).

Pendant longtemps, il était fréquent que les familles propriétaires de vastes domaines fonciers possèdent un mausolée ou un petit cimetière sur leurs terres. En réalité, la possibilité d’utiliser son propre terrain à des fins d’inhumation ne dépend pas de la superficie du terrain en question – ce qui veut dire que votre jardin domestique est inclus. L’autorité locale de l’East Cheshire propose quelques conseils, mais commence étrangement par prévenir des conséquences en termes de valeur foncière : abriter une tombe dans son propre jardin entraînerait une baisse de jusqu’à 20% de la valeur de la propriété, et (davantage plausible) peut décourager d’éventuels acheteurs. Aucune autre autorisation n’est exigée. Les voisins peuvent bien se plaindre, ils ont en réalité peu de recours légaux.

Cet apparent manque de régulations est d’autant plus étonnant que notre approche de l’architecture et de l’urbanisme funéraires est largement influencée par des normes sociales et culturelles – et pourtant, institutions et autorités gouvernementales exercent un contrôle limité sur cette architecture et cet urbanisme. De plus, bien que les coutumes funéraires semblent immuables, il est surprenant de réaliser qu’elles ont beaucoup changé face à la pénurie foncière, aux changements en matière de santé publique et aux pressions du marché, entre autres facteurs. Tandis que Londres d’entiche de bâtiments toujours plus hauts, et tandis que ses cimetières s’emplissent de plus en plus, l’exemple de la ville de Hong Kong pourrait bien offrir des perspectives intéressantes.

Death in Venice est une exposition sur la mort et l’architecture moderne présentée à la Ludoteca Santa Maria Ausiliatrice du 4 au 11 juin 2014. La campagne Kickstarter pour financer ce projet a été lancée la semaine du 14 avril 2014.

Ecrit par Alison Killing, Ania Molenda et Abigail Batchelor. Photos: Harper Cemetery, Harpers Ferry National Historical Park, Harpers Ferry, WV. Crédit photo: Adam Fagan

Traduit de l’anglais par Elsa Burzynski