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Les trajets quotidiens des multitudes : la réalité de l’encombrement urbain à Bangkok

Oxfam Urbanization (Bangkok)

Cet article est également disponible en: Anglais, Chinois traditionnel, Portugais

« L’une de mes amies vit presque dans sa voiture », dit Sue, une habitante de Bangkok de 30 ans qui travaille comme analyste politique pour une ambassade occidentale dans la capitale thaïlandaise. « La voiture est devenue une extension de sa maison. Elle a une garde-robe sur le siège arrière avec des habits de rechange, un choix de chaussures, et tout ce dont elle pourrait avoir besoin de jour comme de nuit… Elle quitte sa maison au matin le visage nu, et se maquille en chemin. Lorsqu’elle tombe sur un feu rouge, elle maquille un œil. Au feu rouge suivant, elle maquille le second. Lorsqu’elle arrive au bureau, elle est fin prête ! ».

Gérer les embouteillages a été au cœur des priorités du Sue depuis le début de sa vie professionnelle. Les embouteillages à Bangkok sont parmi les pires au monde, et les citadins passent en moyenne deux heures par jour bloqués dans les embouteillages. Certains se réveillent avant l’aube et sautent le petit déjeuner afin d’arriver au bureau avant l’heure de pointe. D’autres inventent des trajets compliqués combinant bus, ferry, barges de canal, métro aérien, métro souterrain et/ou taxi ou moto taxi. D’autres encore serrent les dents et prennent leur mal en patience. Sue a essayé chacune de ces méthodes.

Sue est née à Sampeng, dans le cœur du Chinatown de Bangkok. Dans les allées et les rues densément occupées de Chinatown, il reste peu d’espace libre. Ainsi que Sue l’explique, les gens habitent où ils travaillent, et travaillent où ils habitent. Lorsqu’elle avait trois ans, ses parents décidèrent d’emménager dans un lotissement en banlieue afin de profiter d’une meilleure qualité de vie.

Pendant l’enfance de Sue, cela marchait très bien. Sa mère se découvrit une nouvelle passion pour le jardinage, et la famille fit l’acquisition d’un chien. Mais lorsque Sue commença à travailler, les trajets quotidiens devinrent un problème majeur, et elle dut entrer en compétition avec plusieurs millions de citadins tentant d’atteindre le quartier des affaires de Bangkok chaque matin.

Oxfam Urbanization (Bangkok)

Le paysage urbain de Bangkok a énormément changé en l’espace d’une génération seulement. Le père de Sue, un fils d’immigrés chinois de troisième génération, était un vendeur de pierres précieuses spécialisé dans le commerce de diamants, et il conserve de bons souvenirs d’une ville alors très différente. « C’est le genre d’homme qui ne fait même pas confiance aux banques », explique Sue. « Les gens disaient que son argent était ‘gluant’ car il le gardait lui-même pendant très longtemps. Il se rappelle encore de l’époque où les canaux de Bangkok étaient propres et où les gens pouvaient vivre avec un baht par jour seulement, avec quelques satang pour acheter de quoi manger et quelques satang pour payer le tram [désormais obsolète] ! ».

Sue possède deux licences obtenues auprès de deux universités réputées de Bangkok – l’une en sciences politiques et l’autre en droit – mais ses choix professionnels ont été souvent dictés par ses contraintes en matière de trajets.

L’un de ses emplois précédents requérait un trajet en métro suivi d’un onéreux trajet en taxi. Pour un autre emploi, elle devait emprunter une barge sur le canal de Saen Saeb qui traverse le centre-ville. « Quand j’étais plus jeune, je ne me préoccupais pas autant du temps que je perdais en trajets », dit-elle, « mais en prenant de l’âge, on réalise que l’on perd une partie de sa propre vie à attendre dans les embouteillages ».

Pour un autre emploi, les trajets depuis leur maison de banlieue étaient tellement longs qu’elle dut retourner vivre dans la maison-boutique familiale de Sampeng, où sa grand-mère vivait toujours. « Je vivais seule avec ma grand-mère alors très âgée, et dont une infirmière prenait soin. », décrit-elle, « C’était très bizarre de vivre dans cette vieille maison, et de dormir dans la chambre de mes parents ! ».

Incapable de faire face à des trajets quotidiens de deux heures, Sue finit par acheter un appartement en copropriété à Thonburi, sur la rive opposée au quartier des affaires. De là, elle peut accéder au Sky Train – le métro aérien de Bangkok – à pied, et rejoindre son bureau actuel en trente minutes environ. Pour ceux qui peuvent se le permettre, l’acquisition d’un petit appartement en ville est en passe de devenir une option de plus en plus populaire, ce qui a donné lieu à la multiplication de nouvelles copropriétés à proximité du centre-ville.

Oxfam Urbanization (Bangkok)

En général, dans les familles thaïlandaises, les enfants vivent chez leurs parents jusqu’à leur mariage, mais les parents de Sue se sont bien adaptés au nouveau mode de vie de celle-ci. « Mes parents comprennent que les gens doivent désormais vivre de cette manière », dit Sue, qui se rend chez ses parents tous les vendredis soirs et y passe le week-end. « Ce qui est drôle c’est que nous autres, habitants de Bangkok, sommes devenus assez paresseux quant à nos vies sociales. Dans mon cas, je ne veux pas me déplacer le week-end. Sauf dans les cas d’un mariage ou un événement spécial, je préfère rester chez moi ou dîner au restaurant près de chez moi ».

Une grande partie des problèmes d’embouteillages de Bangkok sont le résultat d’un manque de planification urbaine. A mesure que la ville se développait au cours des décennies passées, les anciennes routes de canal furent bétonnées et de nouvelles routes furent créées sans vue d’ensemble du réseau routier dont une ville en pleine expansion pourrait avoir besoin. Récemment, le gouvernement mit en place une mesure de retour de taxes pour ceux-là faisant l’acquisition de leur première voiture, ce qui eut pour résultat l’arrivée de presque deux millions de voitures supplémentaires sur les routes.

Les habitants de la ville ont développé divers mécanismes afin de faire face à ces embouteillages sans fin. Il existe de nombreuses stations de radio qui signalent accidents et embouteillages, et l’administration métropolitaine de Bangkok a récemment inauguré une application d’information sur la circulation, pour permettre aux citadins d’intéragir via leurs iPhones et iPads et de visionner des vidéos montrant l’état des routes en temps réel.

Pour Sue, cependant, le futur de la ville repose sur le renforcement de son système de transports en commun. Durant de longues heures passées en trajets quotidiens, elle a largement eu le temps d’imaginer des solutions à ce problème d’encombrement. « Cela pourrait être tellement mieux », dit-elle, « J’ai vu des systèmes de transport, à Singapour et en Chine, qui fonctionnent très bien. Pour commencer, les différents moyens de transport en commun – bateaux, bus, métros – devraient être mieux coordonnés. J’adore les transports en commun et je les utilise tout le temps, mais dans cette ville, ils ne fonctionnent pas encore très bien ».

Ecrit par Sarah Rooney. Article paru en premier sur le blog Asia Development Dialogue.

Traduit de l’anglais par Elsa Burzynski