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Perturber la ville: Quand capitalisme et gouvernement entrent en collision

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Parmi tous les mots du lexique de plus en plus excentrique de la Silicon Valley, « perturber » [disrupt] tient une place toute particulière. Les entreprises désireuses de bousculer le status quo se démènent pour identifier les failles et déficiences nées de la rencontre entre capitalisme et gouvernement. Uber perturbe l’industrie du taxi tout comme AirBnb perturbe l’industrie hôtelière et Venmo, les virements bancaires. Ce genre de perturbations ne relève pas tant d’une tendance que d’une philosophie lucrative de la part d’entrepreneurs technophiles. Il s’agit de l’unique voie vers le progrès. Si vous ne causez pas de perturbations, alors vous feriez mieux de ramasser du bois et de faire griller de la viande de raton-laveur dans les collines de Cupertino.

Le concept de perturbation renvoie à une approche qui met en avant la séparation ou l’altérité. Une entreprise qui consacre son temps à traquer les déficiences du marché cherche aussi à détruire les industries qui s’alimentent de ces failles. C’est pourquoi l’on entend souvent parler du côté obscur de start-ups telles qu’Uber ou d’entreprises bien établies comme PayPal. Ces entreprises n’ont aucun intérêt à être complémentaires puisqu’elles souhaitent remplacer de mauvaises idées par de bonnes idées. En fait, les dirigeants de ces entreprises pertubatrices ont une telle confiance envers le potential transformateur de leurs idées qu’ils appliquent ce paradigme à tout et n’importe quoi, y compris au gouvernement – ainsi que l’avait déclaré l’un des premiers investisseurs d’Uber, Shervin Peshivar:

Toutes ces platitudes renvoient à une certaine rationnalité. Et même lorsque quelques-uns des partisans d’un ordre mondial perturbé font marche arrière, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils ont seulement été surpris à dire tout haut ce qu’ils pensaient tout bas. En général, les entreprises qui adoptent cette philosophie de la perturbation ont pour but d’accélérer le capitalisme sans se soucier des répercussions. Mais certaines d’entre elles cherchent réellement à améliorer des services à l’origine terriblement inefficaces – ce qui revient à réparer un nid-de-poule pour limiter les dégâts pour les voitures.

Les applications promouvant la participation citoyenne attirent moins l’attention que leurs alter ego à but lucratif. Elles sont cependant en train de gagner du terrain, face aux difficultés rencontrées par les municipalités aux États-Unis. SeeClickFix, une jeune entreprise établie à New Haven, aide les municipalités de San Francisco (Californie) à Huntsville (Alabama) à améliorer leurs services grâce à une application clés en main. Les utilisateurs peuvent identifier un problème dans leur voisinage (graffitis, nids-de-poule, voitures abandonnées etc) et enregistrer une plainte en plaçant un repère sur la carte de SeeClickFix. La plainte est transmise au département municipal approprié et, si les dieux de la bureaucratie le veulent bien, le problème est réglé.

L’adoption et adaptation du 311 (aux États-Unis, le 311 est le cousin pacifié du 911, et sert principalement à rendre compte de problèmes moins urgents) pour le compte de municipalités en déroute financière peut donner l’impression que l’on cherche à soigner une blessure par balle à l’aide d’un pansement. Mais tandis que les villes réduisent drastiquement leurs effectifs administratifs, la réinvention des services non-urgents par l’entremise de la démocratie participative contribue à délester les municipalités d’une pression grandissante, tout en permettant aux citoyens de participer à l’amélioration de leur voisinage.

Entretenir cette relation est de plus en plus important dans des villes comme Détroit, où mêmes les interventions d’urgence prennent parfois plus d’une heure. Si le déclin urbain peut paraître secondaire dans un contexte où le crime et la violence sont en hausse, attendre que les problèmes pressants soient réglés pour s’attaquer aux problèmes de qualité de vie peut revenir à pérenniser ces derniers. Permettre aux citoyens d’identifier les problèmes de leurs quartiers revient à priver les municipalités d’une partie de leurs responsabilités traditionnelles. Mais dans le contexte actuel, elles n’ont pas les moyens d’honorer ces responsabilités. Il est donc préférable qu’elles donnent le pouvoir au peuple plutôt que de ne rien faire du tout.

SeeClickFix et d’autres développeurs s’occupent aussi d’identifier et combler des failles, à l’instar de leurs homologues à la recherche de financements astronomiques. Mais ces développeurs comprennent que le monde n’existe pas en noir et blanc. Il s’agit d’un processus itératif ayant pour but d’inventer la participation citoyenne du 21ème siècle, et peut-être même d’alléger une bureaucratie rigide sans pour autant appeler à la dissolution du gouvernement. Ces développeurs portent un regard frais sur l’innovation, loin de cette salle d’écho que l’on appelle communément Silicon Valley. Espérons que la prochaine étape sera de perturber les déficits budgétaires et l’austérité – Dieu sait qu’il y a de l’argent à se faire là-dessus.

Theodore Brown est un conseiller en transport vivant à Brooklyn, New York.

Image d’oknidius

Traduit de l’anglais par Jacinthe Garant